Jean-Marc Josset, l’économiste qui veut revaloriser la mobilité

eco-mobilité-saclay-Jean-Marc Josset_économie collaborative_mobidix_smartattitude_smart attitude

Chercheur économiste au sein du laboratoire Réseaux Innovation Territoires et Mondialisation de l’université Paris-Sud, Jean-Marc Josset a notamment travaillé sur le projet d’éco-mobilité  Mobidix, une recherche sur la manière d’améliorer la mobilité sur le plateau de Saclay, au sud de Paris. Explications et découvertes.

Quelle est la genèse du projet Mobidix ?

Le projet Mobidix est né d’un travail sur les liens entre l’individu et le collectif. En économie, l’individu est souvent résumé à un agent rationnel égoïste, le fameux Homo Economicus qui est à la mode aujourd’hui. La plupart des applications de cette définition se trouvent dans une tentative de contrôler l’individu dans sa dimension collective. Par exemple, pour les sociétés de transport en commun, l’usager idéal serait justement une sorte de robot rationnel, qui monte dans la rame ou le bus et en descend quand on le lui demande, qui attend gentiment quand il y a un problème, etc. Cette vision de l’individu rationnel ou qu’il faut rationaliser est partagée dans tous les environnements chargés d’organiser le collectif.

« Il existe chez l’être humain des comportements spontanés d’altruisme et d’entraide créateurs de grande richesse à partir du moment où on les laisse s’exprimer. »

Or des travaux récents en économie montrent que non seulement cette définition est réductrice, mais qu’elle nous fait passer à côté d’une grande richesse, celle des rapports humains, qui peut s’exprimer économiquement. Il existe chez l’être humain des comportements spontanés d’altruisme, d’entraide, d’intégration de sa place dans un environnement social qui sont créateurs de grande richesse, à partir du moment où on les laisse s’exprimer.

Reprenons l’exemple de notre régie de transport : les jours de grèves importantes ou d’intempérie, bien que les trains et bus soient bloqués, les gens s’entraident et s’auto-organisent pour continuer leurs activités.

« Nous voulions identifier le déclencheur magique qui fait passer l’individu d’un état de consommateur râleur à celui de citoyen actif. »

L’idée du projet Mobidix était donc d’en faire la démonstration…

Exactement ! Nous voulions identifier le déclencheur magique qui fait passer l’individu d’un état de consommateur râleur à celui de citoyen actif. Nous avons choisi pour cela d’étudier la pratique du covoiturage quotidien, qui regroupe un ensemble de comportements plus citoyens ou écologiques que rationnels par rapport à une économie quelconque. Notre programme de recherche, établi sur le plateau de Saclay en banlieue parisienne, a duré trois ans et a comporté trois expériences successives.

« Quand il y a faillite de la puissance publique, les individus retrouvent une partie de la capacité de mobilisation qu’on leur avait confisquée. »

La première expérience s’intéressait au discours tenu par l’organisateur – qu’il soit aménageur ou transporteur – envers l’individu : dans la façon même de s’adresser aux usagers, l’organisateur adopte souvent une position surplombante qui désengage l’individu. Quand vous expliquez à une personne que vous êtes en charge, vous lui dites implicitement qu’elle est impuissante ; c’est le revers de la médaille. Quelque part, tout discours de responsabilité implique le désengagement. Et que se passe-t-il quand l’organisateur se révèle lui-même impuissant ? L’individu retrouve alors sa capacité d’engagement ! C’est classique : une tempête de neige en Normandie, des pouvoirs publics débordés, et c’est alors que les agriculteurs sortent les tracteurs pour désengager les voitures bloquées sur les routes. Quand il y a faillite de la puissance publique, les individus retrouvent une partie de la capacité de mobilisation qu’on leur avait confisquée.

 

Cela signifie-t-il que les projets de smart cities sont voués à l’échec ?

En effet, à partir du moment où on entre dans une logique d’organisation pour le bien des personnes, on est en même temps en train d’inhiber chez eux la part d’engagement, on se prive de cette valeur. L’économie collaborative est quant à elle entièrement fondée sur l’engagement et le partage, sans lesquels rien ne se passe. En fait, il n’existe pas deux modèles simultanés mais l’un inhibe l’autre : on ne peut pas avoir à la fois une organisation autoritaire et un engagement des individus contrôlés.

 

Comment peut-on y remédier ?

C’est ce qu’a montré la deuxième phase de Mobidix, fondée sur l’idée que pour agir, l’individu a besoin de se représenter les choses. Une des difficultés des engagements collectifs réside dans la difficulté de la représentation à la fois de l’enjeu et en même temps de l’impact de l’individu, ce que les Américains appellent le problème de la goutte d’eau. Les ONG caritatives ont bien assimilé ce problème : leur discours n’est plus de dire que des millions de personnes meurent de faim et qu’il faut récolter des millions pour les nourrir, car l’individu ciblé va se dire qu’il n’y peut rien avec ses moyens. Leur approche est donc de vous dire qu’en donnant 10 euros, vous payez 3 repas à la petite Samba. Nous nous sommes donc dit que le problème de la mobilité était tout simplement mal expliqué. Prenez quelqu’un dans la rue et parlez-lui de problématiques de mobilité intermodale avec des saturations de hub, il vous renverra un regard vide et en tout cas ne changera rien à ses pratiques quotidiennes !

« Nous avons constaté que si on montrait clairement aux gens leur empreinte de mobilité sur une carte, l’impact sur leur volonté d’engagement était considérable. »

Nous avons donc travaillé sur les méthodes de représentation. Par exemple, nous avons constaté que si on montrait clairement aux gens leur empreinte de mobilité sur une carte – en indiquant les endroits visités et le temps passé dans chaque lieu en une semaine – l’impact sur leur volonté d’engagement était considérable. Le simple fait de matérialiser leurs mouvements, de les rendre concrets en somme, leur faisait mieux appréhender les enjeux liés à la mobilité et, surtout, augmentait les chances qu’ils modifient leurs comportements.

 

Et cela s’est traduit par une appli ?

Ce fut en effet la troisième et dernière phase de notre projet : la réalisation d’une application de covoiturage baptisée Mobidix. Nous voulions tester à travers elle différents moyens de motiver les gens, qu’il s’agisse de gagner de l’argent, d’entrer en compétition ou d’attitudes liées à la « gamification » (gagner des points, par exemple). Au final, nous avons pu conclure que toutes ces motivations, qui relèvent de la sphère individuelle, produisent un résultat assez faible, voire négatif dans le cas de la compétition (un concours du meilleur covoitureur où les 10 premiers gagnaient de l’argent s’est en effet révélé démotivant pour l’ensemble des participants).

« En reliant une action individuelle à un résultat collectif – le fameux phénomène de la goutte d’eau – nous avions trouvé le déclencheur magique de l’engagement. »

Ce qui a bien fonctionné en revanche, ce sont les représentations collectives : l’application montrait comment votre comportement permettait à l’ensemble des participants d’économiser tant de tonnes de CO2, par exemple. En reliant une action individuelle à un résultat collectif – le fameux phénomène de la goutte d’eau évoqué plus tôt – nous avions trouvé le déclencheur magique de l’engagement.

L’autre déclencheur qui est apparu lors de nos tests est le sentiment d’appartenance à une communauté. L’appli Mobidix indiquait ainsi aux participants quel était l’établissement sur le plateau de Saclay qui avait le plus participé au covoiturage. Cette simple information, qui relève d’une dimension de compétition collective et non individuelle, rappelait aux gens qu’ils appartenaient à un groupe particulier et augmentait fortement leur activité en coopération. Quand on recherche un comportement d’entraide sociale comme l’est le covoiturage, il est clair que les facteurs de motivation les plus forts font partie de la sphère sociale, celle des rapports humains.

« Je pense qu’il y a une part de smart attitude qui sommeille en nous tous : il ne s’agit pas tant de l’apprendre que de la réveiller. »

Est-ce le fondement même de la smart attitude ?

Je pense qu’il y a une part de smart attitude qui sommeille en nous tous. Regardez les événements tragiques de janvier dernier : à chaque fois qu’il y a un tel choc, on peut se remettre à espérer en l’humanité. En cas de problème, la très grande majorité des gens ne demandent qu’à aider ! Donc je pense que la smart attitude, il ne s’agit pas tant de l’apprendre que de la réveiller ! Et on commence à connaître les mécanismes qui permettent de la révéler. Le premier, c’est qu’il faut être capable de montrer clairement les enjeux et les résultats de toute action individuelle en les rapportant à une dimension collective. Le deuxième, c’est qu’il faut réveiller le sentiment d’appartenance à une communauté, ce qui commence tout simplement par nos voisins. La difficulté est de relier les grands enjeux à notre quotidien ; entre l’individuel et le global, l’échelon intermédiaire est la communauté locale : c’est grâce à elle que nous pouvons retrouver notre capacité à agir.

 

Bio express :

Jean-Marc Josset est économiste au sein des Orange Labs et participe également au laboratoire RITM de l’université Paris Sud. Ses travaux portent sur les modèles de l’économie numérique. Il s’intéresse notamment aux mécanismes de création de valeurs collectives et à l’économie collaborative. Ses dernières études portent sur la dimension comportementale des mobilités urbaines.

1 Commentaire

Laissez votre commentaire

Partagez